16.03.2009
"Prostitué"

" Seul, allonge à même le parquet, le soleil perle mes tempes, éparpille mes ombres. Ma raison m'abandonne.
Je m'imagine mort. Les meurtrissures s'enlisent, le venin s'amenuise.
Mais comme il n'y a personne pour me réveiller d'un baiser ou d'une caresse, hormis une horde de cliniciens ou de proches aux sentiments voilés de noir, cela ne m'amuse pas.
Mon coeur s'accélère. Je sursaute, me relève à bout de souffle. Mais le temps court, sans pour autant m'indiquer où aller.
Et je ne sais que faire du charme de mes dix-neuf ans.
(...)
C'est en laissant la porte grande ouverte que l'on attache sans doute le mieux.
(...)
Pouvait-on aimer un garçon dans l'insouciance?
(...)
Pourquoi avions-nous tant besoin d'artifice pour nous sentir exister?
(...)
Nous n'avions jamais donné un nom à notre relation. Nous vivions l'un envers l'autre au gré de nos sentiments, sans chercher à les comprendre.
Laissant le trouble nous griser ou vagabonder là où bon nous semblait. Scellés par une amitié fraternelle. Nous ne nous disions pas tout pour autant.
(...)
Motus et bouche cousue. Envers et contre tous.
Nous étions frères d'âmes. Et la puissance de ce lien dépasse de loin ce qu'on entend communément par amitié.
(...)
De fait donc, les enveloppes que les clients me donnaient me laissaient plutôt de glace. Ne changeaient rien à ma vie. Je les empochais et finissais toujours par dilapider leur contenu inutilement. Sans doute pour qu'il n'y ait pas de traces de ces échanges. Cet argent me gênait sans que j'en distingue la raison. Je réalisais que c'était la plaque tournante, le carrefour où chacun s'entendait dans ce petit trafic. Mais je n'étais pas dupe. Derrière ces considérations pécuniaires, se jouaient d'autres tractations où désirs, névroses, malaises s'entrechoquaient. Les billets n'étaient que le garant du silence, le bouclier contre la honte. L'argent déculpabilisait tout le monde.
Pour moi, je crois qu'il était juste une preuve concrète de ce que je valais. Mais aussi du pouvoir que je voulais, que je pensais détenir.
Je n'en avais finalement pas de réelle nécessité.
Ils me payaient pour que leur tristesse se sente moins seule. Mais je n'avais pas la moindre idée de ce que j'y gagnais, moi.
(...)
J'imaginais assez facilement ce qu'ils cherchaient à revivre, à retrouver à travers moi.
Ce n'est pas moi qui leur semblait vital et à qui ils étaient aliénés, mais bien à un garçon qu'ils avaient connu jeune et qu'ils n'avaient jamais possédé, ou pas comme ils l'auraient désiré.
Ou qu'ils avaient perdu.
Tout comme leur jeunesse.
(...)
(...) Comme si l'affection éperdue à laquelle il aspirait ne pouvait lui être donnée que par la violence avec laquelle il cognait les garçons. On ne pouvait pas dire qu'il faisait l'amour ni qu'il baisait. Non, il cognait. De rage, de tristesse, à ne pas être aimé comme il le voulait.
Aussi pleinement que dans les bras d'une mère, probablement.
(...)
L'enterrement fut une longue errance. Sèche et sourde. Blafarde. Je découvris, sans succomber aux épanchements lacrymaux, que la peine véritable était une douleur lourde et plombante. Accaparante tellement elle se répandait. Silencieuse et épuisante."
Voilà bien longtemps que je n'ai pas lu un livre aussi poignant que celui-là !
Si je lis depuis un certain temps en général des livres qui me tentent et non pas forcément des livres que je me dis devoir lire, je n'ai pas lu quelque chose d'aussi fort que celui-ci depuis longtemps.
Sur un sujet sensible, David Von Grafenberg s'exprime avec une fréquente pudeur, presque florale, poétique, à fleur de peau, et lorsque les mots se font plus crus ou que la violence des rapports n'a pas de nom, la tension monte et l'on croit étouffer avec lui.
Le pouvoir des mots choisis par l'auteur a beaucoup d'importance, une importance virulente.
J'ai été séduit, touché, ému, bouleversé par ce premier roman.
Un sujet qui m'a toujours interpellé et qui montre une fois de plus que ce sont souvent les dits clients les plus à blâmer et même là David VG ne juge pas, demeure toujours d'une indulgence presque lasse, effacée, inerte à un moment donné de sa vie, quelqu'un qui s'est adonné à ce qu'il nomme dans ce livre pourtant si bien, sans vraiment y avoir fait attention, peut-être par hasard, par égarement ou quelque peu par attrait, fascination du danger quelque part, l'inconnu; mais avant tout en recherche eternelle d'un lien presque fraternel, un lien plus psychique, une proximité plus physique que sexuelle.
Un très beau livre. Riche. Puissant. Très édifiant et à la fois très personnel car il s'agît ici d'une quête avant tout. De soi et aussi d'un lien fort, spécial, inhabituel, au fond, pas du tout celui que l'on peut croire lorsqu'on lit le titre.
De très belles phrases également sur de belles amitiés indescriptibles, sur des liens que l'on recherche, et sur ce qui nous pousse parfois vers les abîmes, les frontières.
00:49 Publié dans Foudroyé | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note





















































Commentaires
Ah c'est malin alors mais je suis trop fatiguée pour rester devant l'ordi ce soir, hélas....Pour combler l'absence, je viens de lire ton billet. Tu as raison, l'écriture est belle et forte. Cela me donne envie de lire le livre.
Une phrase m'a frappée d'emblée....
"Pourquoi avions-nous tant besoin d'artifice pour nous sentir exister?"
Je la laisse sans commentaire.....tu sauras peut-être -sûrement- pourquoi je l'ai retenue
je t'embrasse mon grand...à plus tard
Ecrit par : Cath. | 16.03.2009
Eh bien j'ai été bien inspiré de poster ce billet hier soir alors!;-)...
Pour combler l'absence... que c'est joli ce que tu m'écris!
Et moi qui viens seulement de terminer tout mon travail ce soir!
Je passe mettre quelques photos et je vais me reposer un peu, passe une belle nuit...
Wenn Engel reisen, j'ai envie de remettre cette phrase-là moi...
Ecrit par : Olivier | 17.03.2009
Ouiiiii, wenn Engel reisen ! Ils ont des ailes en plus. C'est vrai, j'avais complètement oublié cette perspective....Reisen...
Ah je suis trop contente, on peut déjà compter les jours.
Bisouxxx
Ecrit par : Cath. | 17.03.2009
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